Décembre 1957. Dans un studio tamisé, Miles Davis improvise sur les images de Jeanne Moreau errant dans un Paris mélancolique. Découvrez comment la bande originale d’« Ascenseur pour l'échafaud » a révolutionné la rencontre entre le jazz et le cinéma.
Paris, décembre 1957. Il fait un de ces froids humides qui colle aux trottoirs des Champs-Élysées, reflétant la silhouette sombre des noctambules sous les lampadaires. De l’autre côté de la Seine, dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, on parle fort : d’amour libre, de politique autour de Jean-Paul Sartre ou de jazz américain avec Boris Vian. Depuis quelques années, c’est là, dans des caves, que Paris vit désormais la nuit. Et cette nuit-là, un jeune réalisateur de 25 ans est venu tenter quelque chose qu’on n’a encore jamais fait dans le cinéma français.
Ce réalisateur, c’est Louis Malle. Et le film qu’il vient de tourner, s’appelle Ascenseur pour l'échafaud. Un film noir avec des amants criminels, un meurtre raté et une femme qui erre dans Paris jusqu’au matin. Cette femme, c’est Jeanne Moreau, avec un trench clair et un regard perdu qui vont devenir mythiques.
Mais voilà, si les images sont belles, elles sont trop silencieuses.
Un silence que pourrait habiller un Miles Davis, de retour à Paris, huit ans après y avoir débarqué pour la première fois, quand il était un jeune et méconnu trompettiste américain. Paris qui allait le bouleverser, avec ses terrasses, ses intellectuels, ses nuits sans fin, et surtout Juliette Gréco. Elle lui a fait découvrir les cafés qui ferment à l’aube, les poètes, les existentialistes. Mais lui, avait découvert quelque chose d’impensable pour un homme noir américain : qu’une femme blanche puisse lui prendre le bras dans la rue sans provoquer un scandale. Oui, pour la première fois de sa vie, Miles s’était senti traité comme un homme normal.
Alors ce soir, Louis Malle vient le trouver après sa prestation et lui propose de regarder quelques images de ce qui est aujourd’hui considéré comme le début de la Nouvelle Vague : Vous voudriez essayer quelque chose pour mon film ? Miles accepte. Et le 4 décembre 1957, tout le monde se retrouve dans un studio d’enregistrement, près des Champs. Il est très tard. Miles demande qu’on baisse les lumières, ne donne que quelques indications aux musiciens, on va improviser sur les images.
Alors apparaît Jeanne Moreau, qui avance sur l’avenue des Champs-Élysées. Les vitrines brillent dans la nuit. Les voitures passent lentement sur le bitume mouillé. Elle cherche l’homme qu’elle aime, un Maurice Ronet qui incarne déjà la gueule d’amour ténébreuse du Français moderne. Jeanne marche vite, puis ralentit, regarde. Elle entre dans un café, en ressort aussitôt. Et Miles commence à jouer…
Beaucoup diront que cette nuit-là, Miles Davis a changé la manière de filmer la nuit au cinéma. Avant lui, Paris était souvent mis en scène comme une carte postale qui donne envie d’y aller en vacances. Mais là, Paris est mélancolique, solitaire. Une ville de néons, de pluie et d’insomnies.
Et depuis cette nuit de décembre 1957, chaque fois qu’un réalisateur filme Paris sous la pluie, on entend résonner la trompette de Miles Davis, qui aurait fêté ses cent ans en 2026. Oui, malgré les années, les décennies, et un Paris qui ne ressemble plus du tout à celui-là, les notes fragiles égrenées par sa trompette cool continuent d’interpeller tous ceux qui les entendent. Un miracle qui explique sans doute pourquoi, outre une biographie aux allures de scénario, Miles Davis fut une des rares stars du jazz de son vivant et dont l’aura demeure intacte, un siècle plus tard.
Brice Depasse revient sur des artistes ou des évènements qui ont marqué l'histoire de la musique, dans les années 60 et 70.